Skip to main content

Les de Buade de Frontenac

LES DE BUADE DE FRONTENAC A PALLUAU

La famille de Buade de Frontenac sera propriétaire du domaine de Palluau pendant tout le XVIIe siècle, puisque celui-ci ne sera vendu qu'en 1700, deux ans après la mort du dernier des Frontenac. Le souvenir des différents représentants de cette famille laisse son empreinte durable dans l'histoire de Palluau.

 

Le premier d'entre eux est Antoine de Buade, descendant d'une vieille famille originaire de Guyenne. Né au milieu du XVIe siècle, il est très jeune placé par son père au service d'Henry de Navarre, futur roi de France sous le nom d'Henri IV, et porte le titre de « Gentilhomme de la Chambre ». A ce poste, Antoine de Buade gagne l'amitié d'Henri de Navarre et le suit jusque dans ses aventures galantes comme en témoigne un auteur du temps : « Le roy mesme, pour aller à l'amour, accompagné de Frontenac seul, estant tous deux desguisez de cappes de bearn blanches... ».

Son maître l'ayant marié à Anne de Secondat, en 1583, Antoine s'avance dans une carrière brillante, toujours marquée par la faveur royale. En 1594, il est nommé capitaine des châteaux de Saint-Germain-en-Laye, Saint-James et la Muette ; puis il se voit chargé de négocier le mariage d'Henri IV, « déjà grison », avec Marie de Medicis. Ses talents lui valent ensuite d'être envoyé en missions diplomatiques en Toscane. En 1605, il est « premier maître d'hôtel de la reine » et « maître particulier des eaux et forêts de Laye ».

L'acquisition de Palluau en 1606 consacre la réussite d'Antoine de Buade de Frontenac, mais les honneurs ne cessent pas pour autant de s'accumuler : en 1607, le fief de Palluau est érigé en baronnie et, en 1619, Antoine de Buade est nommé chevalier de l'ordre du Saint-Esprit (ordre formé de seulement 100 membres nommés par le roi, parmi les nobles d'au moins trois générations paternelles, déjà chevaliers de l'ordre de Saint- Michel). Antoine a donc l'honneur d'entourer ses armoiries du double collier du Saint-Esprit et de Saint-Michel, comme on peut le voir sur le blason sculpté de la cheminée de la grande salle. Enfin, en 1622, la baronnie de Palluau, par lettres patentes de Louis XIII, est érigée en comté. Quatre ans plus tard, Antoine de Buade de Frontenac s'éteint, chargé de gloire et d'honneurs.

 

Mais cette carrière prestigieuse avait eu ses revers. Ainsi, la fille d'Antoine, Jeanne, que l'on avait mise au couvent, fut l'objet d'un énorme scandale : écoutons un chroniqueur de l'époque : « Madame de Frontenac, religieuse à Poissy, non contente de faire l'amour, s'avisa de danser un ballet avec cinq autres religieuses et leurs six galans. Ils allèrent à Saint-Germain où le Roy estoit ». L'envoi en exil de ces nonnes peu ordinaires régla la question. Plus grave, l'héritier du domaine, Henri, avait été tué en 1622 lors d'une campagne militaire, à l'âge de vingt-huit ans. Son cœur, prélevé par un chirurgien et scellé dans une boîte de plomb, fut enterré dans l'église de Palluau ; son épitaphe se lisait encore il y a peu de temps :

CELUY QUI GIST EN CE TOMBEAU FUNESTE

POUR LE SERVICE DE SON ROY COMBATTANT

FUT D'UN COUP DE MOUSQUET BLESSE SI ASPREMENT

QUE TROIS JOURS APRES LA MORT FUT DE SON RESTE

SON NOM C'ESTOIT HENRY SON SUR NOM DE BUADE

LA VILLE OU IL FUST TUE C'ESTOIT SAINCT ANTHONIN

LOUIS TREIZIEME REGNANT QUI D'UN BRAVE COURAGE

PRESSOIT LE CALVINISME A LUY TENDRE LA MAIN

IL ESTOIT EN SON VIVANT PREMIER MAITRE D'HOSTEL

MAISTRE DE CAMP AUSSY DES TROUPES DE NAVARRE

IL A CESSE GUERRES IL EST PRES DE L'ETERNEL

ETANT HEUREUX EXEMPT DE L'HUMAIN TINTAMARRE

Henri de Buade avait épousé Anne Phelypeaux en 1613. En 1624, la jeune veuve s'installe à Palluau où elle prend soin de son beau-père et dirige les affaires du domaine. Gestionnaire avisée, elle est aussi une femme cultivée et une amie des arts.

Mais, surtout, elle fait effectuer au château d'importants travaux, qui, après sa mort en 1633, seront continués par les tuteurs de son fils Louis. A Saint-Germain-en-Laye, où Henri de Buade avait secondé son père dans la charge de capitaine et maître des eaux et forêts, le château venait d'être reconstruit par le célèbre architecte Androuet du Cerceau ; c'est donc d'après les conseils et les modèles de celui-ci qu'Anne Phelypeaux fait construire deux pavillons d'angle à tours rondes aux extrémités du côté Nord de la cour et une galerie aujourd'hui disparue à l'Ouest. Elle réunit aussi une équipe de peintres pour décorer la chapelle de fresques racontant la vie de la Vierge et la passion du Christ. L'un de ces peintres est chargé, en outre, de décorer la chambre du donjon ; il ne terminera ce travail qu'en 1634, un an après la mort d'Anne Phelypeaux.

A la mort de sa mère, Louis de Buade de Frontenac, le nouveau comte de Palluau n'est qu'un adolescent et un conseil de tutelle gère ses domaines. En 1637, il embrasse la carrière des armes et participe en Hollande aux combats de la Guerre de Trente Ans. Il se bat en Artois en 1640, en Catalogne en 1641 et en Italie en 1646 : c'est là qu'il perd l'usage de son bras droit, fracassé par une balle. Peu après, il rencontre et courtise une jeune fille fort belle et de famille fort riche : Anne de la Grange, fille d'un conseiller du roi et maître des comptes. Malgré l'opposition de la famille de la Grange, leur mariage est célébré discrètement en 1648.

Ces deux caractères dissemblables vont mener séparément des vies bien remplies. Louis poursuit sa carrière militaire qui le mène aux quatre coins du monde, avec toutefois des intermèdes consacrés non plus à Mars, mais à Vénus : c'est ainsi qu'en 1657, il entretient une liaison avec la belle Françoise de Mortemart ; celle-ci, dix ans plus tard, deviendra la favorite de Louis XIV sous son nom plus connu de marquise de Montespan. Les railleurs répandront alors à la cour un petit couplet impertinent :

JE SUIS RAVI QUE LE ROY NOTRE SIRE

AIME LA MONTESPAN

MOI, FRONTENAC, JE ME CREVE DE RIRE

SACHANT CE QUI LUI PEND

ET JE DIRAI SANS ETRE DES PLUS LESTES :

TU N'AS QUE MES RESTES, ROI !

TU N'AS QUE MES RESTES !

En 1661 et jusqu'en 1669, Louis de Buade s'en va guerroyer contre les Turcs, notamment en Crête, pour le compte de la Sérénissime République de Venise. Enfin, en 1672, il trouve le couronnement de sa carrière en étant nommé Gouverneur et Lieutenant Général de la Nouvelle France (Canada). Il exercera cette fonction en deux gouvernements successifs : le premier de 1672 à 1682, le second de 1689 jusqu'à sa mort en 1698. C'est essentiellement à ce titre que la postérité a retenu son nom car Louis de Buade fut un excellent gouverneur qui sut organiser la pacification des Iroquois, développer de prospères réseaux commerciaux, contenir l'influence au Canada des Jésuites, et surtout empêcher les Canadiens de basculer dans les sympathies anglaises. Grâce à lui et aussi à ses compagnons comme Jean-Baptiste Louis Franquelin, originaire de Villebernin et cartographe de la Nouvelle France, des liens se sont créés et maintenus entre la vallée de l'Indre et le Canada Francophone.

Pendant que son mari guerroie au loin, la comtesse Anne, la « Belle Frontenac », partage la vie tumultueuse de son amie la duchesse de Montpensier, petite fille d'Henri IV et nièce de Louis XIII, dont l'histoire a retenu le surnom : « La Grande Mademoiselle ». Anne s'est liée avec elle en 1648 et partage ses aventures. C'est en effet l'époque de la Fronde, dirigée contre le cardinal Mazarin, homme de confiance de la régente Anne d'Autriche ; la « Grande Mademoiselle » est l'âme des complots et l'égérie des « frondeurs » : elle ira, en 1652, jusqu'à faire tirer les canons de la Bastille sur les troupes régulières du cardinal. Anne de Frontenac goûte donc aux plaisirs alternés de la conspiration et des combats ; elle participe ainsi au siège d'Orléans (1652) avec son amie la comtesse de Fiesque, derrière l'impétueuse Mademoiselle.

La même année, Anne de Frontenac est présentée au jeune Louis XIV, âgé de quatorze ans, qui s'enflamme aussitôt pour la belle comtesse. Ce sera la première passion amoureuse du Roi Soleil, prélude d'une carrière bien remplie de ce point de vue.

En 1658, Anne se brouille avec Mademoiselle et part voler de ses propres ailes dans les cénacles à la mode : elle se lie d'amitié avec la marquise de Sevigné, avec Françoise d'Aubigné, femme du poète Scarron, et, en général, avec toutes les femmes en vue de l'époque, dont Molière brosse en 1659 un portrait cruel dans les « Précieuses Ridicules » ; dans les salons, elle est connue sous un surnom flatteur, « la Divine ». L'âge venant, elle s'assagit et coule une vieillesse paisible parmi quelques amis fidèles ; en 1707, elle s'éteint dans sa modeste maison parisienne, loin des fastes de la cour.

Louis et Anne de Frontenac n'auront guère vécu à Palluau : ils préféraient, pour leurs séjours dans la région, leur château voisin de l'Isle Savary. Leur fils unique, François-Louis, ayant disparu à vingt-et-un ans en 1672, le domaine de Palluau, d'un entretien trop lourd, est mis en vente en 1700.